"La panne" de Nicolas Bouvier, extrait de ses "oeuvres complètes", Chez Gallimard, collection Quarto, 2004
Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie et je crois que cette minuscule vie ne suffit pas à en faire le tour. Parmi mes compagnons, il y a Nicolas Bouvier et en le feuilletant il a quelques jours, je trouve au sein de ces 1417 pages deux petites pages bouleversantes. Elles ont pour titre "La panne" et je vais vous en livrer quelques lignes.
Les hommes les plus humbles, les plus cultivés, les plus curieux de l'autre dont on envie cette capacité de départ, de lucidité sur soi, de richesses intérieures, peuvent aussi en simples humains tomber et avoir du mal à se relever et tenir debout de nouveau. C'est l'aveu de sa fragilité qui, à mes yeux, rend l'homme plus intéressant, plus beau et peut-être même paradoxalement plus fort...
"(...) L'année 1992, j'ai tourné autour de cette planète comme une goutte de mercure affolée (...). J'ai rencontré plus de gens que je n'en pourrais aimer et promis plus de textes et d'articles que le dieu Shiva n'en pourrait écrire, même avec ses douze bras. Stress, mauvaise conscience, stress.
(...) Lorsque la dernière [conférence] a été terminée, un soir de janvier 1994, je suis rentré chez moi et, confortablement installé dans un fauteuil voltaire, je me suis mis à pleurer, pendant quarante-huit heures et sans aucune interruption. J'étais surpris de constater que notre corps pouvait contenir autant d'eau, mais on n'en finit jamais d'apprendre.
(...) On pleure encore et ces larmes finissent par vous conduire ici, dans ce luxe incongru où (là, j'ai découvert un miracle) tous ceux qui sont moins blessés que vous vous prennent en charge avec un tact et une célérité qui m'ont laissé sans voix. Ici, où il n'y a que du malheur, le malheur n'est jamais seul."